L'entreprise comme vecteur du progès social : la fin (ou le début) d'une époque ?

Conférence

Corinne Gendron
est professeure en gestion et titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable de l’UQAM. Elle est
également chercheure invitée au CRIMT.

Le courant de la responsabilité sociale peut s’expliquer lorsqu’on s’intéresse à la nature institutionnelle de l’entreprise et aux transformations complexes qui ont marqué la société dans laquelle elle s’insère. De la Compagnie des Indes aux sociétés commerciales en passant par les fabriques industrielles, l’entreprise a toujours été le véhicule d’intérêts privés, mais en s’inscrivant dans un projet social plus général, qu’il s’agisse de la conquête, de la modernisation de la production, ou de l’accès à la consommation. C’est ce que le sociologue Alain Touraine a formalisé en définissant l’entreprise comme une institution sociale privée, c’est-à-dire une institution qui, tout en étant dédiée à des fins privées, doit également servir l’intérêt général pour être légitime. La conception de l’entreprise comme institution sociale privée permet donc de comprendre la responsabilité sociale comme adéquation entre la finalité de l’entreprise et le projet de société d’une époque donnée, que celui-ci se traduise par des lois ou, de façon plus diffuse, par ce qu’on appelle les « attentes sociales ». L’entreprise responsable est donc celle qui contribue positivement à la société, et est en mesure de le démontrer.


Or, cet intérêt général se définit différemment à travers l’histoire : un bien-être défini en termes de niveau de vie et de production il y a vingt ans à peine se décline davantage en termes de qualité de vie et de préservation de l’environnement aujourd’hui. L’entreprise qui se contente d’offrir des biens et des services en fournissant des salaires était certes en parfaite adéquation avec le projet de société productiviste qui caractérisait la deuxième moitié du siècle dernier. Mais sa contribution à une société qui définit l’intérêt général en se référant au développement durable est moins évidente. D’où l’effort particulier des entreprises ces vingt dernières années pour démontrer et publiciser cette contribution, que ce soit par des messages publicitaires, des discours officiels, des rapports de développement durable et de responsabilité sociale ou des énoncés de missions à consonance philanthropique.

La question que l’on peut se poser aujourd’hui est : cet effort suffit-il? La contribution de l’entreprise à la société n’est-elle pas, au-delà des apports que permet la marge de manœuvre du dirigeant, dictée par sa structure même, c’est-à-dire sa forme en tant que construction juridique au sein d’un ensemble plus vaste qui est le système économique et comptable lui aussi balisé par le droit et les conventions normatives? En d’autres termes, reconnaître la dimension juridiquement (et socialement) construite de l’entreprise tout comme du système économique permet d’interroger des éléments structurels aujourd’hui pris pour acquis dans certains cercles, alors qu’ils sont vivement questionnés à une autre échelle. À titre d’exemple, les discussions concernant l’ouverture de la gouvernance de l’entreprise à d’autres acteurs sociaux que les actionnaires, tout comme l’arrivée d’actionnaires militants au sein des assemblées générales, c’est-à-dire d’acteurs qui détournent le statut d’actionnaire-investisseur pour porter des revendications à caractère social, ne témoignent elles pas d’un requestionnement fondamental de l’institution sociale qu’est l’entreprise? Mettre en cause de la primauté du lien économique comme légitimation pour accéder à sa gouvernance nous semble emblématique des transformations en cours. Déjà portées par un imaginaire nouveau (l’entreprise « altruiste » vient remplacer l’acteur égoïste de Smith), ces transformations de l’entreprise sont concomitantes à l’évolution du cadre économique et comptable qui débute (mesures économiques concernant les gaz à effet de serre, responsabilité du produit, etc) et qui pourrait profondément modifier la logique même du capitalisme pour entrer dans une ère de « capitalisme écologique » au sein d’une « économie des passifs ».

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Renée-Claude Drouin est professeure à la Faculté de droit de l’Université de Montréal et chercheure au CRIMT.

Daniel Marc Weinstock est professeur au Département de philosophie, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique et philosophie politique et directeur du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal (CREUM).